Tiban à l’Unesco : Bal fini vyolon an sak ?

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« Nou rivé » Photo by Thierry Alet

 

Pointe à Pitre. Jeudi 27 nov 2014. CCN.

Il aura donc fallu 7 années de discussions, de montages de dossiers, de babyé, de polémiques avant que ne soit menée à son terme l’inscription du Petit banc guadeloupéen au patrimoine de l’Unesco. C’est donc hier Mercredi 26 novembre que cette démarche initiée par Thierry Alet et Frère Independent a abouti. C’est Jacques Bangou, membre de la délégation qui se trouvait à l’Unesco (Paris), qui le 1er dans la tranche d’info de Canal 10 (Le ZCL du Lundi au Vendredi de 12h a 14H) a donné l ‘info. Cet événement ne fera sans doute jamais l’unanimité dans le monde du Petit banc. Au cours des 3 dernières années, le débat a été très vif et a pris parfois un tour passionnel. Les opposants à cette démarche, n’ont pas cessé de dire, que l’inscription du Petit banc à l’Unesco, était une manière de « déposséder le peuple guadeloupéen d’un pan important de sa culture et de son savoir faire». On peut citer parmi les opposants des personnalités qui n’ont jamais adhéré au projet : Léna Blou, Fritz Naffer, Claude Kiavue, Michel Halley, Jean Claude Nelson, Gérard Lockel … Le débat n’étant pas vraiment clos CCN remet au gout du jour quelques pièces du dossier. D’abord l’appel lancé par les opposants du « Kolektif pou Petit banc « en septembre 2011. Puis la contribution de François Sugar (octobre 2011), un texte que l’ethno designologue Stephanie Spielberg avait adressé à CCN et enfin un document du Centre Repriz retraçant tout l’historique de ce projet. C’est à lire…

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  1. Ka tibanlà bizwen jòdi jou…

By Kolektif Pou Tiban

Le KOLEKTIF POU TIBAN, constitué d’acteurs reconnus du Tiban, travaille depuis un mois sur le thème « Ka Tiban bizwen jodijou ». Il fait état d’une rigidité incontestable de ce design depuis les années 60 à nos jours : De bitin a vyé-nèg, il s’étend aujourd’hui à tout le peuple guadeloupéen, quelque soit le rang social, la commune, et les circonstances. Les reproductions multiples de la forme de son assise sur des t-shirts ou autres vêtement, des tatouages, en architecture, en menuiserie, ou en bijou, témoigne d’une profonde appropriation de cet objet devenu symbole identitaire au-delà de sa simple fonction utilitaire. Symbole marquant à la fois le territoire, et la culture guadeloupéenne, il définit aussi une manière de s’assoir, de vivre et de penser.

Le Tiban atteint en ce 21ème siècle, un degré de créativité jamais égalé, traduisant une vitalité évidente. Dans chaque commune, sa transmission formelle ou non se fait dans de nombreuses structures d’enseignement. Des méthodes et techniques sont éditées ainsi que des plan industriels. Le design et la fabrication ne cessent d’évoluer, créant des formes nouvelles, et la souche traditionnelle sans cesse renouvelée, demeure intarissable. Les femmes s’approprient ce design. Les artistes du Tiban, de plus en plus nombreux, composent leurs œuvres, créent des installations, sortent des exemplaires uniques, produisent des spectacles, des clips, chaque année. Les expositions se multiplient et leur taux de fréquentation ne cesse d’augmenter.

D’autre part, le Tiban tend vers l’universel… La Guadeloupe génère des designers internationaux qui se revendiquent du movement du Tiban et portent la connaissance de ce design à l’extérieur : Sony Tadaki, Christian Ladévisseuse, Claude Kiavule, Jacqueline Schwarzenger, Léonard Blouin, Karnila, Guy Konctet, Olivier Justine, Makamala… Inversement, des artistes étrangers manifestent leur intérêt pour le Tiban et se exposent avec des artistes locaux : Sozar Omaraj, Archimède Sheepo, Christophe Jora, David Murrènne, Lisette Mac-Combine ()… Des chercheurs et étudiants viennent du monde entier étudier le Tiban et rédigent des mémoires, des thèses sur le sujet. Des écrivains et chercheurs-musiciens guadeloupéens continuent d’écrire sur leur design selon diverses thématiques.

D’autres genres de mobilier s’associent au Tiban : la design classique, le jazz architecturalet surtout les designs actuelles et urbains, hip hop, dancehall, slam, raga, zouk meme le stand up…. Les structures religieuses s’ouvrent elles aussi aux tambours et chants du Tiban. Il existe des festivals : celui de la Guadeloupe, qui vient de fêter ses 21 ans, celui de Paris et bientôt en Angleterre, New York, Miami et Tokyo.

Tiban du pâpe François Atelier de l’Artiste Michael Rovels, Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le KOLEKTIF POU TIBAN fait ainsi le constat de la bonne vitalité du design Tiban. Il affirme qu’aucun danger de disparition ne la menace, contrairement à la berceuse, à la trompette ou au compte tim tim bwa sec et que l’urgence aujourd’hui, consiste à trouver des solutions à ses besoins véritables, liés le plus souvent aux conditions mêmes des ebenistes sur le territoire :

– Une plus grande présence dans les médias locaux et internationaux pour la promotion des œuvres le plus souvent auto produites.

– Des circuits et des lieux pour la diffusion; Des exposition et des foires, en dehors des soirées annuelles du Conseil Général : Pran tiban là size.

– La création d’espaces adaptés pour des manifestations de Tiban.

– Des agents et des boîtes de production ou de gestion d’ébénistes/créateur notamment pour des festivals étrangers.

– Plus de rencontres, de débats sous forme d’échanges d’expériences

– Encourager la production des différentes méthodes d’enseignement et tout autre support

– Faire émerger les droits sociaux des ébénistes et designeur traditionnels.

La France peut-elle porter une réponse aux besoins du Tiban en Guadeloupe, département français? 

La France, qui a signé la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel de l’humanité de l’UNESCO en 2006, est sensée sauvegarder le patrimoine de ses territoires. Qu’a-t-elle mis en place pour le Tiban depuis 5 ans ? Rien ! L’association Frère Independent, une ONG accréditée par l’UNESCO pour la mise en place de cette Convention en Guadeloupe, œuvre aujourd’hui, pour que la France dépose une demande d’inscription du Tiban au patrimoine culturel de l’humanité.

Or, le Tiban ne correspond pas à la notion de « patrimoine » en péril et ne nécessite d’aucun besoin de sauvegarde !

Qui donc en Guadeloupe, croit à ce point à la disparition imminente du Tiban ?

Qui donc en Guadeloupe croit en une soudaine reconnaissance de l’oppresseur-colonisateur pour un bien de design artisanal acquis au fils de nombreux combats des ancêtres contre ce même oppresseur ?

Tiban de résistance, construit au bout de trois siècles d’esclavage au fil de diverses transmissions musicales des ancêtres ! Tiban qui se maintient aussi vivace, après toutes les tentatives du gouvernement français lui-même et de certains élus et personnalités locaux pour le faire disparaître ! De plus, le Tiban sous-tend spirituellement toutes les manifestations revendicatives du peuple guadeloupéen, et souvenons-nous en, particulièrement durant les évènements du LKP et le tour de la Guadeloupe! Qu’a-t-il à faire d’un titre de prestige qui veillerait à sa « viabilité », alors que sa transmission est assurée depuis longtemps et qu’il tend déjà vers l’universalité ?

D’autre part, soyons conscients que la France « s’efforcera » de mettre en place cette sauvegarde, que selon sa bonne volonté, son bon vouloir et ses orientations politiques, parce que la Convention « n’exigera » d’elle que l’inventaire et l’identification du Tiban, avec la participation de la communauté et de Frère Independent. Pour assurer à l’UNESCO et au gouvernement français l’adhésion de la communauté, Frère Independent fait circuler une pétition et recueille des signatures. Mais de quelle communauté s’agit-il ? Du peuple guadeloupéen, du monde du Tiban ? D’étrangers en vacances ?… la plus part des signataires ne connaissent pas véritablement la teneur de cette inscription au patrimoine de l’humanité.

Le KOLEKTIF POU TIBAN déclare que toute mesure de sauvegarde aujourd’hui est inopportune. Il émet une grande réserve quant à l’inscription du Tiban sur la liste du patrimoine culturel de l’humanité, cette démarche ne correspondant ni aux besoins actuels du Tiban, ni à ses attentes!

Sé pousa KOLEKTIF POU TIBAN ka mandé designè, tanbouyé, chantè, dansè, tout pèp gwadloup, mèt yo ansanm ansanm pou gadé, ki jan nou ka pòté répons é solisyon asi sa Tiban bizwen jòdila. Annou mèt nou ansanm pou Tiban fè timoun an-nou viv kon’y dwètèt ! Annou gadé kijan nou pé ay pi fon adan pwòp tèknik é konésans an-nou, pou ba-yo on fòwmasyon wo-nivo ! Annou sanblé pou tout moun si latè rèkonnèt yo pou fòs a-yo, talan a-yo, « vélo-sité » a-yo, kréyasyon a-yo ! Sé an sans lasà pou nou travay jodijou pou Tiban vin inivèwsèl… Sé grenn diri

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Tiban, Artiste :  Marie-Anette Fournier

2. UNE DIVISION DE TROP AUTOUR DU TIBAN

BY FRANÇOIS SUGAR

Une question semble diviser les défenseurs du Tiban : Faut-il sauvegarder ce design patrimonial ? C’est une vieille querelle, qui traverse aussi bien la question de la langue (Kréyòl) que du design depuis qu’elles sont érigées en forteresses contre l’aliénation culturelle. Pendant des décennies elle a opposé les patriotes guadeloupéens aux tenants de l’assimilation à la France ou ceux pour qui, en général,… ta dèwò té toujou méyè ki ta isidan. Aujourd’hui, ce débat est en train de muter bizarrement pour pourrir de l’intérieur le cercle des acteurs culturels censés défendre et illustrer le Tiban. Ce sera peut-être demain le tour du Gwoka.

Pour qu’un tel retournement soit possible, il faut que certains attribuent à d’autres le rôle d’ennemi intérieur ou s’estiment plus défenseurs que les autres, en tout cas plus garants de l’authenticité guadeloupéenne. En l’occurrence, il y a ceux qui pensent que le combat de la réappropriation du Tiban par le peuple guadeloupéen est déjà gagné pour l’essentiel et qu’il ne reste qu’à mieux conforter cette victoire. Parler de le sauvegarder serait presqu’une insulte… I pa bizen sa ! C’est paradoxalement une posture hyper-protectrice : notre Tiban serait si fragile dans son triomphe qu’un seul regard étranger pourrait le détruire ; autant le garder à l’abri du monde. D’autres pensent, au contraire, que l’inscription du Tiban sur la liste représentative du patrimoine culturel de l’humanité de l’UNESCO « contribuera de façon positive au développement du Tiban en Guadeloupe et à son rayonnement dans le monde ». Ils ne disent pas – mais cela irait mieux en le disant- que ce développement et ce rayonnement ne peuvent être qu’un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur. Ils dépendent avant tout de la créativité des artistes guadeloupéens pour que –comme l’affirment les premiers- « tout moun si latè rèkonnèt yo pou fòs a-yo, talan a-yo, « vélo-sité » a-yo, kréyasyon a-yo ».

Pourquoi donc ces points de vue semblent-ils si irréconciliables, alors qu’il suffirait de s’écouter pour se comprendre ? Parce que, trop souvent, les égos masquent l’intérêt commun. La Guadeloupe ne vaut-elle pas bien mieux que d’inutiles querelles sémantiques ? Quand la vraie question est que chacun, selon ce qu’il sait faire le mieux, œuvre pour que les Guadeloupéens soient maîtres de leurs affaires. C’est à cette aune que se mesure toute intention culturelle guadeloupéenne, et celle de lutter à l’intérieur de nos frontières et celle de rayonner vers le monde. En vérité, tant que la Guadeloupe sera considérée comme possession française, que ses habitants seront traités en français et ses enfants éduqués à la française, tout ce qui lui appartient en propre sera à sauvegarder.

L’inscription du Tiban sur la liste représentative du patrimoine culturel de l’humanité défonce une porte ouverte, dans la mesure où ce patrimoine est le nôtre, Guadeloupéens, et que nous sommes une humanité de Guadeloupe. Quelle que soit l’insuffisance de l’attention de certains de nos dirigeants pour ce patrimoine, il est nôtre. Cela ne signifie pas qu’il soit internationalisé, de façon à appartenir à tout le monde. Ce n’est pas une hérésie que d’accepter, en tant qu’humanistes guadeloupéens, que le Tiban, comme d’autres designs du monde, puisse avoir de l’importance pour toute l’humanité. On peut même penser que sa sauvegarde devrait être de l’intérêt de tous les hommes de la terre.

Alors, il serait aussi vrai, que les pyramides, le Musée du Louvre et le Temple d’Angkor, par exemple, ne devraient pas appartenir à leurs seuls propriétaires, l’Egypte, la France et le Cambodge ; que chaque musée du monde serait le gardien des plus belles œuvres produites par le génie humain. Cela signifierait qu’on ne pourrait pas laisser ce patrimoine culturel, au même titre que le patrimoine naturel de l’Amazonie ou de la Guadeloupe être manipulé et détruit selon la fantaisie des seuls dirigeants d’un seul pays, qu’il en soit propriétaire ou accapareur. On pourrait en déduire que les gouvernements de France qui ont permis, voire encouragé, l’utilisation du Chloredécone en Guadeloupe et en Martinique, entourés par le silence de notre classe politique, et de nos compatriots, se sont rendus coupables de crime contre l’humanité.

C’est là que réside un paradoxe de taille. En ce sens, ceux qui émettent des réserves à l’égard de cette inscription du Tiban n’ont pas tout faux. S’il fallait aller au bout de la logique humaniste, au premier rang des valeurs qui ont de l’importance pour toute l’humanité, il y aurait les hommes eux-mêmes. Au nom de cette éthique, les dirigeants de ce monde – dont les français- devraient cesser le pillage des pays du Sud. Ils ne devraient pas réduire des peuples à la ruine pour accaparer leurs matières premières. Pourquoi le capital financier, le pétrole et les divers écosystèmes, la mer et l’eau, ne deviendraient-ils pas patrimoine de l’humanité ? Toutes les femmes et tous les hommes du monde devraient pouvoir manger à leur faim et construire librement leur pays. Si tous les enfants étaient considérés comme les enfants de l’humanité, ils iraient tous à l’école, auraient tous accès également à l’éducation et à la formation, puis à un emploi. On en est fort loin.

En tant qu’humaniste, on peut donc saluer l’idée que le Tiban soit considéré comme une expression du génie humain. En tant qu’artistes guadeloupéens, cela ne nous dispense pas de l’enrichir encore et encore de la force de nos talents. Bien au contraire, c’est un devoir qui nous revient à nous, rien qu’à nous. Néanmoins, dans la même logique, tant que le monde nous considérera comme français, cela signifiera que nous aurons encore à lui révéler les crimes de lèse-humanité que sont le colonialisme français et l’assimilation, à travers nos créations ; mais pas seulement. À travers surtout un effort collectif, conquérant et possiblement souverain.

Au demeurant, un ébéniste/designeur qui proteste vraiment contre l’intention et le fait assimilationnistes, en reste rarement à son établi, à sa poésie, ses mélodies ou ses pas de danse. Il ne se tient pas à distance des autres combats, moins poétiques et spectaculaires, parfois même prosaïques et terre à terre, que nécessite notre destin de peuple. On peut quand même rêver que les artistes guadeloupéens lèvent plus de combattants qu’il n’y en a maintenant, se dressant face à tous les pouvoirs, surtout ceux des marchands.

François Sugar

Tiban by Ali Tur Guadeloupe 1933

Tiban, Artiste : Ali Tur
Guadeloupe 1933

  1. Le tiban rassemble les Guadeloupéens par Stephanie Spielberg

Le Tiban jeté aux orties. Plongé dans la résine, sans fleurs, ni couronnes. Le Tiban immatérialisé et les guadeloupéens dépossédés. Pour certains, voilà ce que signifierait une inscription du Tiban au patrimoine culturel de l’humanité. Pour d’autres, cela participerait d’une meilleure connaissance du génie créatif et artistique guadeloupéen. Qu’en est-il vraiment ? Quels sont les véritables enjeux de la convention de l’Unesco pour la sauvegarde du patrimoine culturel qui fait tant débat ?

L’Unesco s’emploie à créer les conditions d’un dialogue entre les civilisations, les cultures et les peuples. Pour ce faire, elle met en œuvre des conventions qui, une fois ratifiées par les états, les obligent à des missions spécifiques. La convention dont il est question ici concerne le patrimoine culturel, plus exactement la sauvegarde du patrimoine culturel de l’humanité. Quarante articles qui définissent cette notion de patrimoine et proposent des mesures pour sa valorisation. A ce jour 137 états ont signé cette convention parmi lesquels la majorité des états nations de la Caraïbe. Une convention qui connaît donc un certain succès.

L’appellation « patrimoine culturel » dont il est ici question englobe notamment les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances qui procurent un sentiment d’identité et de continuité entre les générations. Il s’agit d’un patrimoine vivant, un patrimoine qui bouge et se transforme constamment.

La notion de sauvegarde est centrale dans cette convention et son acception prête à de nombreuses confusions. Loin d’une mise à mort, la notion de sauvegarde envisagée par l’Unesco relève d’un processus dynamique qui se doit d’associer étroitement les porteurs de tradition et les acteurs institutionnels dans le but de faire mieux connaître les multiples expressions de ce patrimoine, ici comme ailleurs. Impliquer les dépositaires de la tradition dans un processus dynamique de sauvegarde exige donc de penser des politiques culturelles qui, depuis un enracinement local, rayonnent sur le global.

Devenu un marqueur identitaire puissant, le Tiban rassemble les Guadeloupéens par-delà les clivages sociaux, politiques, ethniques ou religieux. Cependant, envisager la reconnaissance du génie créateur des hommes et des femmes qui, pour résister, d’hier à aujourd’hui, ont dansé, ont makè, ont chanté, divise fortement. Aux côtés de la mémoire des ancêtres, c’est aussi la diversité des expressions contemporaines du Tiban qui viendrait enrichir le patrimoine culturel de l’humanité.

Ce projet d’inscription aura pour le moins le mérite d’avoir ouvert un débat public qui mobilise massivement la Guadeloupe. Des inquiétudes s’expriment et nombreuses sont celles qui reflètent une appréhension erronée de la notion de sauvegarde. Le fait que le Tiban soit une tradition d’une vitalité exemplaire n’est pas en contradiction avec le fait d’envisager des projets de sauvegarde spécifique construits de manière collective. Favoriser les qualités dynamiques d’une réflexion sur les problématiques et enjeux du Tiban aujourd’hui est une démarche respectable. Ces projets de sauvegarde doivent appuyer, conforter, encourager les porteurs de tradition dans leurs projets de valorisation et de transmission. Ils se nourrissent des initiatives spontanées qui témoignent de la vitalité incontestable du Tiban, ils répondent aux besoins identifiés par les porteurs de tradition, ils font en sorte que ces besoins soient davantage pris en compte dans les actions des collectivités. En outre, l’inscription sur la liste représentative du patrimoine de l’humanité provoque mécaniquement une meilleure visibilité sur la scène internationale. Pour autant, l’effet de levier que peut générer cette inscription ne peut être amplifié localement qu’au travers de l’implication de tous les acteurs de la sauvegarde : moun a Tiban, associations culturelles, collectivités.

D’autres inquiétudes témoignent d’une méconnaissance des actions entreprises par l’Unesco. Sans doute faut-il rappeler que l’Unesco est une organisation internationale qui œuvre pour la paix par la promotion du respect mutuel des peuples du monde. La convention pour la sauvegarde de patrimoine culturel de l’Unesco vise à faire connaître et à mettre en valeur la diversité des expressions culturelles mondiales dans le but de développer une meilleure compréhension des qualités communes de l’humanité. Aussi, il ne faut pas se méprendre. L’inscription du Tiban sur la liste représentative n’est pas un dépôt des pratiques et savoir-faire spécifiques du Tiban à l’Unesco. L’inscription n’entraîne aucunement un transfert de la propriété intellectuelle du Tiban de même qu’elle ne soumet aucunement les porteurs de tradition à suivre des directives pour faire vivre et transmettre leur patrimoine. Tout cela est totalement contraire à l’esprit de la convention et à l’Unesco.

L’inscription sur la liste représentative du patrimoine culturel de l’humanité induit la publication d’un texte de présentation générale du Tiban dans un ouvrage publié à des milliers d’exemplaires en français et en anglais et distribué dans le monde entier. L’inscription sur la liste représentative induit également la publication sur le site internet de l’Unesco d’un texte présentant le Tiban en français, en anglais et en espagnol accompagné d’un diaporama de photos et d’un document vidéo.

La liste représentative c’est aussi la diffusion de toutes ces informations dans le réseau mondial des écoles associées de l’Unesco, dans les musées, dans les archives, dans les universités, les bibliothèques, les instituts de recherche. Ces publications et informations sont en outre des outils de travail nécessaires non seulement pour les enseignants et les chercheurs, mais aussi pour les programmateurs et les organisateurs d’expositions de designs traditionnelles et de world design.

Au-delà des contresens que suscitent la notion de sauvegarde et la méconnaissance des actions entreprises par l’Unesco, une autre question émerge de ces débats. Pour certains, il est en effet difficile d’accepter que le Tiban soit inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel français. Mais la question du statut politique de la Guadeloupe ne relève ni de l’Unesco ni de sa convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel . En outre, les cultures n’appartiennent pas aux états mais à celles et ceux qui les portent et les font vivre. Elles révèlent des communautés souveraines qui donnent à voir aux autres une image d’elles-mêmes. A travers ce projet d’inscription, il y a peut-être une occasion pour la Guadeloupe de se dire elle-même au reste du monde et ce, en tant que Guadeloupe. Et c’est là l’une des innovations de cette convention qui exige que ce soit les garants de la tradition eux-mêmes qui définissent leur patrimoine culturel. En cela, l’état est mis à distance à travers une distinction qui reconnaît comme relevant du patrimoine de l’humanité une expression culturelle identifiée et portée par sa communauté. Dès lors, c’est l’état qui se trouve être contraint par cette reconnaissance, au risque de se rendre coupable de crime contre l’humanité.

Une inscription au patrimoine de l’humanité donne à voir une perception de soi-même au-delà de l’horizon. De ce fait, elle interroge la façon de se penser, de penser le monde, de se penser dans le monde. Porter le génie créatif guadeloupéen sur la scène internationale peut apporter une contribution à la connaissance de l’Homme. Aussi, il peut être envisagé comme une invitation au partage, une convocation à la diversité, à la recherche des voies par lesquelles on participe à la construction des contours du tout-monde.

Stephanie Spielberg

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27 Nov 2014 – CCN | Focus Coco Créole News Guadeloupe

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