Messe noire en avril, à l’Atelier CILAOS

Thierry Alet à Workshop

Thierry Alet à Workshop

A Baie-Mahault, après la grande messe de juin 2009 qu’il organisa pour présenter à la réflexion du public tout ce que la Guadeloupe pouvait offrir en matière d’art contemporain, Jean-Marc HUNT a invité dans son atelier Thierry ALET à un WORKSHOP.  A l’occasion d’une sorte de cérémonie co-célébrée en public durant trois soirées consécutives, les 23, 24 et 25 avril derniers, les deux plasticiens ont conclu un pacte tout aussi artistique qu’initiatique : celui de deux artistes qui, bien que fondamentalement indépendants, se déclarent  frères et adeptes d’une même forme d’art.

Tout commence donc, à la nuit tombée, par l’entrée dans un petit jardin au charme aussi puissant que singulier. Une barque, chargée de plantes ornementales, étrangement nommée « La Mystérieuse » semble accueillir le visiteur, l’invitant à s’engager vers un Ailleurs, d’autres temps et espace…

Quelques pas plus loin, dans la lumière crue de l’atelier, des formes évoluent et se  devinent à travers la transparence d’un rideau plastifié. Il convient alors de franchir cette membrane pour avoir accès à ce qui constitue la matrice de l’atelier et où s’opère le « travail » (au sens étymologique d’enfantement) de la création artistique. C’est bien dans ce « studio » (ou atelier d’artiste) que vont s’effectuer les expériences, sorte de cuisine de l’art. Trois soirs consécutifs, selon un rituel savamment orchestré reposant sur l’improvisation, se déroulera un cérémonial permettant d’assister en direct à l’émergence de l’acte créatif.

Les deux officiants se tiennent prêts. Revêtus de leurs combinaisons blanches de graffeurs ils brouillent, en les inversant, leurs identités respectives. Usurpant chacun l’identité de l’autre, pour se dire à la fois semblables (l’un à l’autre), et différents (par rapport à eux-mêmes). Comme lors de toute création, ils vont devoir se jouer des contraintes qu’ils se sont imposées : munis de quelques pots de peinture (des couleurs primaires) ainsi que de plusieurs  séries de brosses et de pinceaux de toutes tailles, ils n’ont à leur disposition que l’espace fourni par de simples murs blancs.  Très vite, ils sauront tirer partie des possibilités insoupçonnées offertes par les plafonds, les divers angles et recoins, ou encore par les quelques objets de rebuts laissés au sol (bassine de plâtrier, vieux transistor…). Mais pour que l’alchimie opère, le plus délicat réside, en fait, dans l’alliage qui se doit d’être ductile des deux personnalités. C’est bien là que réside le défi lancé ainsi que la prise de risque, totalement assumée.

Car ce qui va être finalement révélé, lors de cette performance, c’est la manière dont l’artiste se nourrit, s’approprie et détourne tout à la fois une œuvre qui était le point de départ de son inspiration.  Ainsi, Thierry ALET  va transformer l’expression horrifique d’une tête dessinée et peinte à grands traits par Jean-Marc HUNT sur un fond rouge sang, pour en faire une « tête qui rit » toutes dents dehors, lui attribuant les caractéristiques (bleu-blond) de « nos ancêtres les Gaulois ». Le résultat obtenu par le croisement de ces deux mythologies personnelles, aboutit à une sorte de « métissage » du personnage, donnant à voir le visage torturé et drolatique tout à la fois d’un être victime de sa propre dualité intérieure. Le même processus  se reproduit, à l’inverse, à partir du travail initial de Thierry ALET. Sur deux murs en angle tagués de multiples « dreams » (évoquant Martin Luther King), l’un avec de la peinture rouge, l’autre de la noire, Jean-Marc HUNT superpose en bleu les contours d’une sorte de monstre surgissant, aux allures de King-Kong. L’humour est une nouvelle fois présent. Ailleurs encore, sur une planche suspendue à la verticale depuis le plafond, les deux artistes vont réaliser simultanément et sans se regarder un véritable « cadavre exquis »,  burlesque et insolite à souhait. Lui feront face, toute une série de toiles de mêmes dimensions sur lesquelles, Thierry ALET gravera, sur des fonds chatoyants et ondoyants, différents articles du Code noir. En lettres qui, en dépit de l’alignement imposé, rendent compte d’une écriture transgressive, tracée par la main d’un sujet « marron » qui serait comme en fuite. Les spectateurs-visiteurs enfermés dans ce huis clos sont, comme au théâtre, confrontés à des scènes chocs, face à de véritables dessins cathartiques destinés à les réconcilier avec eux-mêmes en faisant remonter, pour les surmonter, les traumatismes d’un passé encore très vivant…

En quittant les lieux, le visiteur amateur d’art repasse par le petit jardin. Une tête-calebasse de Jivaros, cou-coupé, ricane parmi le feuillage. Le visiteur sait maintenir sourire de ses peurs et prendre de la distance parce qu’il a  exorcisé ses « daimôns ». Il n’est plus un être déchiré entre sa sauvagerie primitive et la culture qu’il s’est appropriée, faisant de lui celui qu’il est devenu. Il assume désormais à la fois les deux composantes de sa personnalité.

Il y a donc bien quelque chose de sacré dans cette manière de pratiquer la peinture au WORK SHOP. Quelque chose qui renoue avec l’origine de l’art. Comme à Lascaux. Ou à Trois-Rivières… Dans l’atelier-caverne sont restées les traces d’une cérémonie secrète. Celle d’une initiation à un art qui revendique une fonction plus sociale qu’ornementale et remet en cause la notion même de marchandisation de l’œuvre. Une cérémonie qui témoigne de l’existence d’une peinture contemporaine originale, en Guadeloupe, que l’on pourrait qualifier de « Figuration libre ». Dans une salle attenante, Jean-Marc HUNT expose, sous le titre « Les Flamboyants », une série de libres figures où deux personnages aux membres communs sont comme les ramifications d’un même arbre. En invitant Thierry ALET à participer à l’action du WORKSHOP, Jean-Marc HUNT donne chaire à la métaphore. Il saisit l’opportunité de fixer, en un tableau vivant, la rencontre fugace de deux artistes qui donnent forme à l’informe et se donnent forme dans le même temps. Un tableau qui, comme la vie, ne peut être qu’éphémère et appeler à son tour de nouvelles formes.