L’ Indispensable Mémorial Act

L' Indispensable Mémorial Acte par Pascal Bertelot

Le projet lauréat de l’agence BMC.

Le Mémorial Acte. C’est le projet initié par l’actuel Président de Région de la Guadeloupe.
UN CENTRE CARIBEEN D’EXPRESSION ET DE MEMOIRE DE LA TRAITE ET DE L’ESCLAVAGE.
Certains n’ont pas hésité à le comparer aux projets pharaoniques de l’ancien Président François Mitterrand, comme l’Arche de la Défense, la Pyramide du Louvre, l’Opéra Bastille, ou l’institut du Monde Arabe. D’autres le trouvent démesuré soutenant que la Guadeloupe n’a pas besoin de ça, et d’avancer que son coût de réalisation est disproportionné par rapport à la réalité du pays.

Récemment, Gilles Girard, enseignant en histoire de l’Art formé à l’école du Louvres à Paris, lors d’un passage sur le petit écran régional, en apprenti sorcier a tenté de démontrer sans être très convaincant l’inopportunité d’un tel ouvrage. Outils selon lui, en inadéquation avec les véritables attentes en matière de musée. Il ne nous a pas beaucoup éclairé.

Il faut dire que la communication en Guadeloupe autour de ce projet, et plus précisément en direction des principaux concernés, souffre de quelques insuffisances. Personnellement – et je suis loin d’être le seul – en tant que Plasticien investi depuis plus 30 ans dans une démarche fortement centrée sur la mise en lumière de notre héritage culturel, je n’ai jamais reçu d’invitation à découvrir ce projet. C’est à ma demande après avoir lu un article du Carib Créole News (CCN), que Luc Reinette du Comité International des Peuples Noirs (CIPN) s’est rapproché de moi au début de l’année 2009. Il m’a permis de visualiser un CD présentant ce magnifique projet dans lequel il aurait apporté ses compétences, principalement celles qu’on lui connaît dans sa lutte acharné sur le « devoir de mémoire ». La responsabilité est à mettre sur le compte du service Culturel du Conseil Régional.

Selon le CCN (à relativiser), L’idée aurait été lancée par Luc Reinette, rêvant depuis 1998 d’un musée caribéen de l’esclavage et de la traite négrière. C’est donc dix ans après, que notre Président de Région dévoile le projet Mémorial Acte.

De quoi s’agit-il véritablement? Quelle sera la véritable vocation de ce lieu ? Répond-il à de vrais besoins?

Ne souhaitant pas me faire l’avocat du diable et au risque de passer à coté du vrai sens des choses, j’ai choisi d’interroger mon ami Pascal Berthelot, l’un des architectes du cabinet BMC (Berthelot – Moka Celestine), l’équipe lauréate du concours international.

Je vous propose donc l’intégralité de sa note de présentation de la philosophie du projet. Vous découvrirez que le champ d’application de cet ouvrage dépasse largement les limites exprimées dans les critiques de ses détracteurs. Cette note a été présenté à Paris le 10 Mai 2011.

CENTRE CARIBEEN D’EXPRESSION ET DE MEMOIRE DE LA TRAITE ET DE L’ESCLAVAGE
DISCOURS 10 MAI 2011 – PARIS

Introduction
L’écriture est un acte formel. Elle s’inscrit dans le temps et forme un discours qui établit notre rapport à la société, notre vision sociétale, souvent nos déceptions et quelquefois nos souhaits. L’écriture architecturale prend tout son sens car elle faite pour perdurer et l’écriture architecturale engagée devient un acte de mémoire. Notre réponse architecturale est teintée d’émotion car cet acte de mémoire ne peut être que militant : il est l’expression d’un peuple dont la mémoire est opprimée et niée. Notre engagement est total et nous répondrons avec les outils volumétriques et texturels pour réaliser cet équipement public situé en pleine ville de Pointe à Pitre. Notre travail consiste désormais à créer un lien entre le bâtiment et la ville, à travers sa morphologie, son implantation, pour favoriser et remplacer une attractivité urbaine en déshérence. Nous vous parlerons ici de son inscription particulière dans le paysage, la prise en compte d’une symbolique universelle, la prise en compte d’une programmation appropriée et d’une architecture adéquate, la prise en compte des populations visées

I. PROPOS ARCHITECTURE
REPONSE 1 : PAR SON INSCRIPTION DANS LE PAYSAGE

Bâtiment marqueur dans le paysage : BATIMENT REMARQUABLE au sens étymologique du terme Sa morphologie du bâtiment est spécifique:

le bâtiment est constitué de deux blocs constituant le piétement d’une arche métallique d’une portée de 40 m. l’ensemble constitue un linéaire d’environ 260 m de long, présenté sur la mer et doté d’une résille étincelante de jour comme de nuit.
La boîte noire et la résille argentée contribuent à doter le bâtiment principal d’une emprise au sol et d’un volume qui tranche, en termes paysagers, avec l’environnement bâti relativement bas et ramassé de la ville de Pointe à Pitre. La topographie est déterminée par la coexistence de l’horizontalité du bord de mer et la présence du morne. L’implantation du bâtiment constituera une nouvelle échelle territoriale, à la fois locale et universelle. Cette échelle se retrouve avec la mise en tension, de l’ensemble du quartier grâce à la place de commémoration.

Une mise en lumière dynamique conférera à l’ouvrage une identité variable et dans tous les cas remarquable de nuit. Ainsi le bâtiment constituera un événement architectural, un marqueur, un identifiant territorial de la rade de Pointe à Pitre.
Augmenter le caractère attractif du lieu, participer à son attractivité économique et touristique. Travailler pour que, à l’instar du Musée Guggenheim à Bilbao ou dans des périodes antérieures en France l’Opéra de Paris, le Mémorial Acte, dans sa disposition actuelle, représente le phare de l’île et de la ville et qu’il en compose le nouveau centre de gravité géographique, mais aussi de par son rayonnement culturel et intellectuel, son âme.

Objectif
Provoquer des visites motivées par la recherche, la connaissance et le développement du savoir et l’éclosion des arts, que l’on pourra mixer avec les formes les traditionnelles de tourisme existant à ce jour.

Quels sont les enjeux et comment l’architecture peut elle apporter sa pierre à la reconstruction de lieux en déshérence ?

REPONSE 2 : par la prise en compte d’une symbolique universelle
Silver Roots on a black box Des racines d’argent sur une boîte noire : la black box : le concept de la boite noire.

De nuit 
Rôle du bâtiment marqueur
Nous avons pris le parti de proposer une visite en immersion dans un univers recréé, Composés de 6 archipels déclinant les temps forts de l’histoire des Antilles du début du 17eme siècle à nos jours. Ce parti immersif sera composé de nombreuses projections cinématographiques et photographiques dessinant un parcours en 3 dimensions théâtralisées.
Cette approche pluri-sensorielle est aussi pluri-disciplinaire. les différents thèmes seront abordés sous les angles historique, philosophique, artistique mais aussi littéraire, social et psychosociologique.

La boîte noire abrite ces expositions et représente ainsi le socle renfermant la richesse que constitue la connaissance du passé et sur lequel se construit en partie la mémoire collective. Cette boîte est donc traitée comme un bijou à protéger et à valoriser. Avec ces façades noires quartzées nous visons principalement 2 objectifs:
La qualité du traitement (le noir étant une couleur noble en architecture),
L’hommage symbolique aux victimes de la traite et de l’esclavage (la constellation quartzée représentant les millions d’âmes disparues).
Mais cette boîte constitue aussi le socle, physique cette fois, d’un développement racinaire matérialisé par une résille argentée aux formes audacieuses que nous avons appelé : the silver roots.

Ces racines peuvent évoquer la quête des origines à laquelle renvoie l’histoire de la traite et de l’esclavage. Mais au-delà, elles visent à traduire le parti global en suggérant : une croissance, un élan, un mouvement, suggérant la vie.
Ces symboles, empruntés pour leur morphologie à la nature existante sur le Morne mémoire, petite colline existante sur le site de Darboussier, inspirent la construction d’une société, forte de la connaissance de ce passé certes houleux mais désormais partagé, ayant la volonté de faire rayonner des valeurs nobles dans le monde.
Ces racines confèrent ainsi une forme épurée, dynamique et résolument moderne au bâtiment, signifiant qu’une meilleure compréhension du passé permet de mieux appréhender le présent et par conséquent d’affronter l’avenir.

Quels sont les enjeux et comment l’architecture peut elle apporter sa pierre à la reconstruction de lieux en déshérence ?

REPONSE 3 : par la prise en compte d’une programmation appropriée et dʼune architecture adéquate
Les services de la Région Guadeloupe ont fait mener des études, visant à affiner une programmation répondant à une problématique informationnelle et culturelle. Les bureaux d’études BICFL-CED ont réalisé un programme, qui a été mis en oeuvre par la MO, choisissant méticuleusement les mises en scène des espaces.
Ainsi ont retenu toute notre attention et ont été projetées :

Salle exposition permanente
Composés de 6 archipels déclinant les temps forts de l’histoire des Antilles du début du 17eme siècle à nos jours ARCHIPEL 1 : LES AMERIQUES ARCHIPEL 2 : VERS L’ESCLAVAGE ET LA TRAITE NEGRIERE ARCHIPEL 3 : LE TEMPS DE L’ESCLAVAGE
ARCHIPEL 4 : LE TEMPS DE L’ABOLITION ARCHIPEL 5 : POST ABOLITION ET SEGREGATION ARCHIPEL 6 : AUJOURD’HUI

Salle exposition temporaire
Art contemporain, plus de 645 m2 de surface exploitable, avec attenant, espace de conservation des oeuvres, atelier de montage et autres annexes.
Espace généalogie Médiathèque publique Laboratoire de recherche Les ateliers modulables Salle restaurant bar
Salle de produit vente : boutique

Terrasse grand public Salle polyvalente Bistrot cafétéria LE PATIO CENTRAL

L’entrée du bâtiment principal est organisée autour d’une aire centrale mettant en scène le POTEAU-MITAN. Arbre gigantesque, composé de bois et de métal, celui-ci représente la naissance ou l’origine des racines, formant la résille d’argent composant la protection du bâtiment. Cette image renvoi à des imageries communes dans l’imaginaire des guadeloupéens, régulièrement déclinée dans le langage populaire comme par exemple, « famm sé potomitan a pep gwadloup ». Ce symbole participe donc à la tenue de l’édifice, il participe à construire l’image du grand volume dans lequel il est présenté : on lève les yeux jusqu’à la coupole pour voir la force de l’arbre sans fin. La résille, par des jeux de luminaires incrustés dans le faux plafond de la coupole, continue de s’étendre à l’extérieur pour former la carapace argentée.

Ces volumes important et majestueux inspirent le respect. Il est important de souligner que les tentatives de vouloir imposer le respect des populations dans les architectures coloniales, avec la construction de bâtiments administratifs tels que les tribunaux, églises et mairie ont plus évoquer la peur et la crainte qu’une forme de considération et de révérence.

Passerelle
La passerelle relie le bâtiment au Morne Darboussier. Véritable point de vue sur la ville dans partie Nord, elle longe le bâtiment pour s’allonger ensuite le long du parvis vers le Morne. Elle constitue une balade en hauteur qui permet de se retourner sur la ville. Sa symbolique est importante dans la conception de l’ensemble: Le jardin, source de subsistance et maigre espace de liberté pour l’esclave sur la plantation est symbolisé par le Morne Darboussier. Le jardin fut indissociable de la survie des esclaves dans leur univers agressif, il subsistera ensuite dans l’univers de la case créole comme décrite par feu Jacques Berthelot. La liaison avec le Morne qui le symbolise est donc un lien à assurer physiquement, de façon concrète.
Le Morne Darboussier qui prend lʼimage de ce Jardin est un véritable lieu de recueillement. La liaison se fera par cette passerelle qui , tout au long de son parcours, informera le public, à l’aide de lutrins informatifs. Les informations diffusées par ces bornes seront conseillées par le comité scientifique.

Quels sont les enjeux et comment l’architecture peut elle apporter sa pierre à la reconstruction de lieux en déshérence ?

REPONSE 4 : par la prise en compte des populations visées
Ce mémorial sera donc avant tout un outil didactique, mais aussi un outil de partage et d’échange encourageant la connaissance de ce passé longtemps occulté. Davantage, pour qu’il y ait effectivement partage de cette mémoire collective, il est essentiel que les guadeloupéens puissent s’approprier et s’identifier à ce lieu, qu’ils y retrouvent les représentations qu’ils se font de l’esclavage et de leurs commémorations.
Aujourd’hui, l’on observe principalement trois tendances commémoratives en Guadeloupe :
Ceux qui reconnaissent l’abolition de 1848,
Ceux qui reconnaissent essentiellement la résistance et la lutte pour la liberté incarnée par les autonomistes ou indépendantistes,
Ceux qui évoquent la reconnaissance de la valeur des parents esclaves et de leur souffrance, et sûrement d’autres.

Le mémorial devra ainsi révéler ou accommoder cette pluralité de représentations sociales issues de l’esclavage. L’intervention des maîtres d’oeuvre et des artistes doit intégrer toutes ces dimensions ou veiller à n’en exclure aucune, car il est important que l’ensemble contribue, in fine, au « vivre ensemble ». Mais, tout aussi important, la visée à la fois humaniste et universelle du projet et les prévisions de fréquentation du site imposent que le bâtiment s’adresse également aux autres communautés humaines, et soit, à ce titre, ouvert sur le monde d’aujourd’hui car si il l’esclavage est marqué par celui des africains et le phénomène de la traite, Le Mémorial Acte dans sa forme se veut celui de tous les esclavages. Il s’adresse à chacun d’entre nous.

Pour représenter ces visions, à la fois endogènes et exogènes du phénomène, donnant lieu à une pluralité des commémorations, nous proposons de réaliser symboliquement et architecturalement une arche, véritable abri suspendu au-dessus de l’espace de commémoration, sous laquelle pourront prendre vie, les manifestations diverses liées aux points de vues énoncées ci-dessus.
Abrité par l’Arche, l’espace de commémoration profitera de la proximité de l’architecture majestueuse du bâtiment. Pour ménager une liberté de parcours et de pratiques aux visiteurs, il est suggéré que cet espace ne soit pas marqué par un monument au sol permanent. Il nous faut en effet, inventer, en ce lieu, une façon d’être ensemble qui respecte les représentations de chacun, et les transcende en un idéal universel.

Remerciements….

Pascal Berthelot, pour BNC.